Guitare/voix contemporaine 3
Ce travail repose sur deux découvertes. La première est voulue, anticipée, construite. Je suis allé la chercher. La deuxième est apparue durant la phase de recherche de pièces. Elle n'est pas voulue. C'est le fruit du hasard. Elle s’est imposée toute seule.
Le répertoire guitare/voix en musique contemporaine est quasiment inexistant
Commençons par la deuxième. Pour cela, laissez-moi vous raconter une histoire. Je recherchais des pièces pour guitare et voix écrites dans un répertoire de musique contemporaine. Celui pour la guitare est très fourni (selon l'ouvrage du musicologue Michel Amoric, « Spécificités du répertoire contemporain de la guitare ») et celui de la voix, par sa capacité à se fondre dans toutes les formations, très présent également (selon l'ouvrage de Valérie Philippin, « La voix soliste contemporaine »). Après avoir fait le tour des différentes institutions publiques (médiathèques de Paris, Cité de la musique), je fais la découverte du CDMC (Centre de documentation de la musique contemporaine), qui a laissé place à la Maison de la Musique Contemporaine (MMC) en 2020. Il est constitué d'un fonds unique de partitions, d'enregistrements sonores et de dossiers sur les œuvres. Ces collections ont été enrichies de nombreux inédits grâce à la collaboration des compositeurs et compositrices, et de Radio France. Ce fonds a été transféré en 2021 à la médiathèque du Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris (CNSMDP), où il est accessible à toutes et tous. C'était un lieu-ressource formidable. Il y avait des bancs très larges pour poser les partitions, du matériel audio à chaque pupitre pour écouter n'importe quel support, un documentaliste qui vous recevait et se mettait à votre disposition pour trouver les œuvres. Le fonds du centre est exceptionnel. Je l'ai fréquenté jusqu'à deux à trois fois par semaine pendant trois ans. À chaque fois, je restais deux heures. Laure Marcel-Berlioz en était la directrice. Le centre organisait aussi beaucoup d'événements, des présentations, des concerts, des journées thématiques. J'en profitais pour découvrir de nombreuses œuvres et me constituer un catalogue d'écoute. Je passais beaucoup de temps à recopier des partitions, car ce n'était pas une bibliothèque, on ne pouvait pas emprunter de documents. C'est aussi en fréquentant ce centre qu'a germé l'idée de faire une émission de radio sur la création musicale.
Je cherchais des partitions pour guitare/voix. Je m'attendais à découvrir mille et une merveilles. Je n'ai rien découvert du tout à cet endroit, ou plutôt, ce que j'ai découvert, c'est que le répertoire pour guitare/voix en musique contemporaine est quasiment inexistant. D'abord déçu, j'ai continué d'éplucher les catalogues. Mais j'ai dû me rendre à l'évidence : le répertoire ne contient qu'une dizaine de pièces tout au plus. Et parmi elles, cinq ou six sortent du lot. Par la suite, quelques compositeurs chevronnés me contacteront pour m'en proposer une ou deux de plus qui m'avaient échappé. Après réflexion, j'ai trouvé que c'était quelque chose d'extraordinaire. Un terrain de jeu exceptionnel, totalement inattendu. Pourquoi ? Après tout, celui pour clarinette basse et serpent, ou clavecin et téléphone mobile — et même sans être trop iconoclaste — n'est pas très fourni non plus. Pour saisir ce qu'il y a d'étonnant dans cette découverte, il faut la mettre en rapport avec le champ des musiques actuelles. Dans ce secteur, guitare/voix est l'instrumentarium de référence, bien plus important que son homologue traditionnel piano/voix. Ce sont littéralement des millions de chansons qui ont été écrites pour guitare et voix. Il est impossible de ne pas le remarquer tant son industrie est puissante. Des Beatles à Brassens, de John Dowland à Radiohead, les pratiques amateurs, c'est probablement l'un des répertoires les plus importants de toute l'histoire de la musique. Le contraste avec celui de la musique contemporaine est saisissant.
Autre facteur : la guitare classique est un instrument relativement doux. Face à la voix, surtout dans des esthétiques contemporaines (cris, Sprechgesang, lyrique, etc.), l'équilibre peut être difficile. Cela pose à l'écriture des contraintes acoustiques et techniques qui ne se sont pas résolues dans le temps, bien avant l'avènement des technologies d'amplification. L'esthétique contemporaine est tournée vers l'expérimentation. Elle explore souvent des textures complexes, des instruments étendus, des dispositifs électroniques. Dans ce contexte, le duo guitare/voix a pu sembler « limité ». C'est en réalité un préjugé qui s'est installé historiquement.
Cela revient à considérer guitare et voix comme un seul instrument au même titre que le violon ou la trompette, deux instruments qui n'en font qu'un. C'est la voix qui permet cela. La voix est rarement jouée seule. Elle est essentiellement associée à un autre instrument ou à un ensemble. Mais alors, pourquoi guitare/voix et pas violon/voix, xylophone/voix ou tambour/voix ? La spécialisation « croisée » reste rare, parce qu'elle demande une connaissance fine des deux techniques et un positionnement esthétique hybride entre musique contemporaine et pratiques vocales élargies. Le combo guitare + voix est pris comme un véritable laboratoire, et pas seulement comme une formation occasionnelle. Pourquoi y a-t-il si peu de « spécialistes » ? Même chez les compositeurs qui écrivent souvent pour guitare ou pour voix, on observe que ceux de la guitare (comme Leo Brouwer) écrivent surtout pour guitare seule ou ensemble, et ceux de la voix privilégient d'autres formations.
C'est bien ce fossé entre les registres populaires et savants qui est intéressant. Voici la liste des pièces qui ont été écrites spécifiquement pour guitare et voix par un compositeur. Évidemment, tous les arrangements sont possibles. Je parle de pièces écrites spécifiquement pour guitare et voix. Une pièce en particulier se distingue : Four Cavalier Settings de Milton Babbitt, que j'ai décidé d'élever au rang de référence. Nous y reviendrons. Quatre autres pièces se distinguent également. Ces cinq pièces forment à elles seules l'essentiel du répertoire guitare/voix contemporain :
Le fait qu'il y ait deux compositeurs d'origine espagnole — la patrie de la guitare moderne — n'est certainement pas un hasard. On trouve aussi deux pièces écrites par Dominique Lemaître : « Seikilos » et « Vocalización ». David Starobin et William Anderson, deux guitaristes contemporains légendaires, m'ont envoyé chacun une pièce qui m'avait échappé :
Ainsi, et certainement à une ou deux pièces près, c'est tout !
On peut quand même identifier des compositeurs et interprètes qui s'en approchent, mais qui n'ont rien de spécifique à une écriture pour guitare/voix :
Il y a bien d'autres références qui existent. C'est un terrain encore ouvert : moins codifié que piano/voix, moins saturé historiquement, propice à l'expérimentation. C'est presque un « angle mort fertile » de la musique contemporaine.
Sur ma chaîne YouTube, vous trouverez différentes playlists dédiées : une pour la guitare contemporaine, non exhaustive. Une pour la voix, il s'agit, dans l'ordre chronologique d'apparition, d'une grande partie des pièces illustrant le livre de Valérie Philippin, La voix soliste contemporaine, aux éditions Symétrie. Une dédiée aux pièces pour guitare/voix que nous venons d'énoncer, elles y sont toutes, sauf Urrundik, disponible à l'achat. Enfin, mes propres compositions. La dernière playlist contient les émissions de radio que je produis, réalise et anime sur la musique contemporaine et électroacoustique, dans lesquelles je reçois des compositeurs et compositrices, mais aussi des interprètes, des gens de réseaux, ou encore des sujets particuliers (comme l'audio sous Linux).
Je ne travaille pas sur la relation entre musique contemporaine et musiques actuelles, ou entre musique savante et musique populaire. Je travaille très clairement la guitare et la voix dans le champ de la musique contemporaine. Et s'il y a des volontés de correspondances, des interstices homogènes, des glissements de sens, alors tant mieux ! Sans oublier cette prévision : la création musicale apportera de l'innovation mélodique, rythmique et harmonique aux musiques actuelles ; en contrepartie, celles-ci partageront un peu de leur visibilité et de leur popularité vis-à-vis du grand public.
L'écriture atonale pour guitare/voix
Plutôt qu'une vulgarisation des musiques sérielles, on pourrait aussi parler d'une schématisation. Je traite guitare et voix comme un système intégré, dans une zone où la voix n'est pas seulement mélodique et la guitare n'est pas seulement accompagnatrice. C'est encore un territoire ouvert, presque en attente d'une tradition. La spécificité ne tient pas seulement au fait d'écrire pour guitare + voix, mais à la manière dont je définis la relation entre les deux : asymétrique et évolutive.
Contrairement à la tradition (voix = ligne, guitare = accompagnement), je tends vers une équivalence fonctionnelle, parfois une indiscernabilité perceptive, une fusion des rôles. La guitare imite des inflexions vocales (glissandi, diction). La voix adopte des comportements instrumentaux (attaques sèches, phonèmes percussifs). Le son est envisagé à la fois comme fonction musicale et comme matière. La guitare « déforme » un intervalle que la voix stabilise ensuite, ou l'inverse. La perception hésite entre unité et séparation. Mon écriture se joue souvent à une échelle très réduite : des gestes courts, parfois instables, des attaques bruitées, des transitions plus que des états. Ce sont moins des formes installées que des phénomènes en train d’apparaître ou de disparaître. C'est très précis. Tout est réduit à une échelle microscopique et intime par une accumulation de gestes courts :
— Guitare : pousse vers des usages non idiomatiques, parfois presque déconstruits, jeu près du chevalet, sur la touche, sons étouffés, frottés, harmoniques fragiles… avec des préparations très légères, parfois à la limite du perceptible.— Voix : je cherche quelque chose de plus neutre, presque blanc, désubjectivée par moments, traversée de souffle, de vocal fry, de phonèmes non lexicaux, avec des glissements continus.
On observe une temporalité fragmentée mais organique, des silences structurants, une écriture « en respiration », pré-langagière. Pas de pulsation stable, plutôt une temporalité physiologique (respiration, tension/détente), avec une dimension corporelle marquée. Un point très distinctif est l'écriture de la coordination : la relation voix/guitare n'est pas toujours synchronisée, mais elle n'est pas libre non plus. Il y a souvent des zones de dépendance souple, imitation décalée, contamination progressive, gestes partagés mais désalignés. C'est une écriture fine de l'interaction.
Même quand il y a texte ou vocalité reconnaissable : pas de hiérarchie, pas de narration linéaire, pas d'accompagnement harmonique. Je neutralise volontairement toute lecture « folk » ou « lyrique ». On trouve des thèmes, des développements, des contrastes forts, mais aussi des seuils (apparition/disparition), des densités (plus ou moins de matière), des degrés de fusion voix-guitare, des alternances note/son/bruit, des désynchronisations fines. L'écoute devient très rapprochée, presque intrusive. On pourrait parler d'une esthétique du seuil sonore : entre son et bruit, entre voix et geste, entre intention et accident. Guitare et voix ne sont pas deux instruments, ce sont deux prolongements du corps. Cela implique une écriture très incarnée, une forte dépendance à l'interprète, une dimension quasi performative, sans théâtre explicite. Le corps devient le lieu de l'écriture. On assiste à une poétique de la retenue. Tout est dans la précision, la tension interne. Je ne compose pas pour guitare et voix, je compose à partir de leur zone de contact. C'est-à-dire : ni duo, ni accompagnement, ni théâtre, mais une écologie sonore minimale où chaque micro-événement compte. La perception est mise sous tension et l'identité des sources, parfois, devient floue. À force, guitare et voix ne fonctionnent plus vraiment comme deux entités séparées. J’ai plutôt l’impression de travailler avec un seul organisme, fragile, instable, mais cohérent.
